SÉBASTIEN MOITROT + PHOTOGRAPHIES + ATLAS + LA PESTE DANSANTE + LA FIGURE DU PHOTOGRAPHE AU CINÉMA + VIDÉOS + TEXTES + CONTACT + CV
 

 

 

 

 

Histoires de photographie

 


 

Il y a dans le mot photographie l’idée de peindre avec la lumière. Photo en grec désigne la clarté (ce qui utilise la lumière), la lumière (ce qui procède de la lumière) et graphie signifie : peindre, dessiner, écrire (ce qui écrit et aboutit à une image).

Loin de moi l’idée de supporter le poids des histoires de l’histoire de la photographie. L’héritage des Jules Étienne-Marey, Henri Cartier-Bresson, Louis Daguerre, Charles Marville, Eugène Atget, Joseph Nicéphore Niepce ou plus proche de moi Martin Parr. L’histoire de la photographie regorge de tant d’inventions : les premières techniques de reproduction, puis de conservation sur des plaques d’étain et de verre. L’évolution des matériels : l’invention d’un obturateur photographique. L’appareil photographique portatif, abordable par tous et pour un prix dérisoire (Kodak). Rendre cette photographie, cette reproduction de soi possible et accessible. Se faire tirer le portrait au grand boulevard, à Paris, dans un des très nombreux studios ouverts par d’anciens peintres en mal de reconnaissance artistique et financière.

 

La reproduction de soi comme un souvenir, une attraction vécue au moins une fois dans sa vie d’homme ou de femme. Ça y est, je l’ai fait, s’exclame le jeune homme qui vient de découvrir avec bonheur l’attraction Star Tour de Disneyland Paris. Ce bonheur est si unique et précieux qu’il vaut bien mieux qu’un souvenir photographique qui fera disparaître ces impressions tant aimées. Un souvenir qui revêt aujourd’hui la forme digitale, les images d’une sortie entre amis aussitôt révélées au grand jour sur les pages du site de réseau social Facebook. L’identité photographique se retrouve dématérialisée par l’évolution des technologies photographiques.

 

Longtemps il fallait minutieusement faire attention aux prises de vues car certains appareils photo ne permettaient qu’une seule prise de vue à la fois (chambre photographique), douze ou seize poses (moyen format de type Rolleiflex) ou jusqu’à 36 poses (réflex). Ce rapport à la quantité est aujourd’hui renversé par les très grandes capacités que permettent les cartes mémoire des appareils photographiques numériques. Avec une carte de 4 gigas, il est permis d’enregistrer jusqu’à mille images. Mille images d’un même événement, c’était jusqu’à récemment inimaginable chez le photographe sportif ou de mode. Cela est aujourd’hui de l’ordre du banal, comme la transmission immédiate des clichés via les systèmes de téléphonie sophistiquée vers les agences ou les commanditaires sur son bureau informatique. L’imagerie, de nos jours, est instantanée. Il est désormais impossible d’attendre plus de quelques secondes pour que l’image du joueur de football exaltant avec joie son but marqué dans une grande compétition ne soit à la Une des journaux au lendemain de l’événement.

 

On vit une époque où la rapidité des informations sature nos écrans d’images et d’informations qui envahissent le réel et le banalisent. C’est en ce sens que les questions de photographie m’intéressent. S’interroger sur les limites d’une photographie pour qu’elle se révèle par son unicité iconographique.
Rechercher chez l’autre un regard qui le mène vers son propre souvenir. Des photographies représentant des personnes en train de photographier des lieux ou des personnes sont un bon exemple des thématiques abordées dans mon travail.

 

Les questions de l’image, chez moi, se traduisent par des situations de mises en abyme. Des situations qui portent le regard non plus sur le sujet en toile de fond mais sur ces détails et expressions soulignés par l’appareil photo. Un détournement qui me permet de souligner l’état anecdotique dans mon travail. Le détail plus que le sujet comme focus d’une photographie qui tente de faire transparaître ses réalités (1). Le vide présent comme une ultime limite à l’image dessinée. Le rectangle blanc d’une case d’un album Panini comme réflexion à une proposition éditoriale.
Des livres dont la nouvelle limite se situe dans la blancheur lumineuse d’une surface qui ne demande qu’à être révélée par les contours d’une véritable image photographique. Mais cette image, devant bien exister quelque part au gré d’une narration et/ou d’une esthétique imaginaire, entourée par une surface pastel et colorée, demandera d’être imaginée avant de pouvoir véritablement exister. Faire de ces surfaces vierges un nouveau terrain d’imagination et d’exploration. Telles sont les pistes de réflexion me conduisant à ces séries d’ouvrages. Le livre comme moyen de renverser, chez moi, la question de l’archive photographique. Que montrer et comment ? Quelles catégories et procédés de classement établir dans ma démarche de photographe ? L’archive comme problématique à un souvenir du présent.

 

Énoncer mes références (qu’elles soient populaires comme très spécialisées sur les questions de photographies) me conduisent à formuler de manière plus précise certaines de mes interrogations depuis mes années d’étude en école d’Art. L’élaboration d’un livre d’artiste sous une forme d’abécédaire me permet de souligner un état d’esprit, une situation en hyper-texte permanent chez moi. Provoquer l’accident des citations. Adamo, maître Yoda, The Big Bang Theory côtoie Walter Benjamin, Roland Barthes, Susan Sontag ou Gisèle Freund. D’où l’ambition de partager l’expérience de ma photographie. Et de souligner avec intérêt ce qui m’attache à chacun des sujets exposés. Avalanche, Beauté, Capa, Dj, Fantôme, Hulot, Impossible, Jaune, Kodak, Médiateur, Napoléon, Rembobinez, Théorie, Vacances, Zoo sont les mots clefs du travail d’écriture.

 

Enfin me voici déambulant sur les Champs Élysées, équipé de mon appareil Holga bleu et jaune particulièrement voyant, en train de photographier des personnes qui tentent, tout comme moi, d’apercevoir le spectacle offert comme chaque année par la parade militaire. Les lumières aveuglantes et mon appareil photographique me rendent aussi discret que n’importe quel quidam présent en ce jour de Fête nationale. Le spectacle doit être délicat à regarder par les spectateurs du haut de leur tabouret. Seul le passage de la flotte aérienne, composée d’hélicoptères et d’avions, est visible de tous et de partout. Nous parviennent également le feulement des moteurs et des vibrations des chars d’assaut écrasant chaque année un peu plus le lisse pavé de la célèbre avenue. Les cris ponctuant par instant les ordres donnés aux jeunes officiers portant fièrement les couleurs nationales. Et moi de zigzaguer comme un chat noir de part et d’autre de ce trottoir côté George V pour tenter de trouver cette image ! Je ne sais pourtant pas comment elle sera enregistrée sur ce film et cet appareil si particulier. Bien longtemps après ce jour, je fais développer ces films dans mon laboratoire favori et remarque avec étonnement, sur mes nouvelles planches contacts, la qualité de certaines de ces images. Pour moi, la nouvelle photographie n’est pas une précipitation de l’instant à révéler.

 

(1) Le Punctum, c’est la piqûre, le petit trou, la petite tâche, la petite coupure, mais aussi le coup de dé en latin. C’est le hasard qui, dans une photo à la fois me « point » mais aussi me meurtrit. Il vient souvent de la « co- présence de deux éléments discontinus, hétérogènes en ce qu’ils n’appartenaient pas au même monde (pas besoin d’aller jusqu’au contraste) ». En quelque sorte, cette fois, la nuance du « I love ».

Roland Barthes